Le Fictivisme

 

Pierre SGAMMA, peintre, sculpteur, céramiste

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Comment situer le travail de Pierre SGAMMA dans l'art d'aujourd'hui ? Telle est la question, bien légitime, qu'amis, amateurs, collectionneurs, galeristes se posent et lui posent fréquemment. Je propose ici une tentative de réponse d'après une approche tout à fait personnelle.

A parcourir sa production, l'œil constate que bien qu'étant un artiste contemporain, sa démarche ne s'inscrit pas dans l'art contemporain. Il revisite au contraire différents thèmes et techniques tout à fait classiques ou anciens (anges, chevalerie, enluminures, icônes…), en développant un style propre, tant par les inventions et sujets récurrents qui peuplent sa peinture, par ses façons originales et diverses de les traiter, que par la force créatrice et l'intensité de son univers (ces sujets étant tous inhérents à une histoire intérieure d'une richesse et d'une cohérence pour le moins insolite).

Bien sûr, on remarque aussi que quels que soient les thèmes abordés, sa peinture est abondamment jalonnée de symboles. Cependant, on ne peut définir son travail comme exclusivement symbolique. Pierre SGAMMA ne cherche pas à "cerner ce qu'il y a d'insondable dans les états d'âme", à "porter sur la scène l'indicible et même l'invisible" ; et s'il donne évidemment le pas à une fiction sur le réel, à une part de rêve sur le quotidien, il ne consacre tout simplement pas son œuvre à la seule idée symbolique.

On peut également retrouver dans sa démarche quelques concepts chers aux Surréalistes : l'abolition des lois naturelles du temps et de l'espace ; l'intérêt pour le surnaturel, l'irrationnel, le magique, le mystique ; le choix d'un modèle purement intérieur, avec la vision orientée sur l'imagination ; un processus de genèse des œuvres qui accorde davantage de droits à l'inconscient qu'à l'action contrôlée par la raison (écriture automatique, dripping, collages…).
Mais chez SGAMMA, ce processus ne va pas jusqu'à prendre le pas sur l'œuvre elle-même, ni remettre en question l'ordre établi, ni faire éclater le cadre habituel de l'existence. L'univers pictural et conceptuel du rêve et de la fiction est un facteur fondamental dans la création de ses oeuvres, mais de nature plus personnelle que dans le Surréalisme, cherchant certes à dénoncer ou faire ressortir des malaises, mais en priorité dans le face à face avec soi-même plutôt qu'avec un ordre politique ou social. De fait, il incite chacun à savoir rester éveillé et trouver en lui les moyens de sa propre vérité-réalisation. Il ne cherche pas à être révolutionnaire, mais seulement à faire acte de la quête qui est la sienne, et qu'il nous propose, si elle nous interpelle aussi, de partager avec lui à travers son art.

Et ce n'est nullement anodin si Pierre SGAMMA reste traditionnel dans sa manière d'aborder l'art : il transmute la richesse, la théorie et le caractère unique de son univers intérieur en une œuvre tangible et de valeur. Parce que l'alchimie et la quête de la pierre philosophale, comme le mentionnait André Breton, "n'est rien d'autre que ce qui devait permettre à l'imagination de l'homme de prendre sur toutes choses une revanche éclatante". Parce que transformer son propre plomb en or, laisser sortir tout ce qui est en soi afin de permettre à l'inconscient de trouver une porte de sortie valide dans une oeuvre originale et esthétique est une nécessité vitale, et rejoint le concept nietzschéen "deviens toi-même", ô combien cher à SGAMMA, et explicitement incarné, entre autres, dans ses "chasseurs de démons".

Car c'est bien le sens de son travail qu'il faut approfondir pour découvrir la particularité de son univers. Si, comme tout artiste, il fait de sa propre fiction et de ses histoires intérieures une réalité construite par l'art, il y apporte une caractéristique majeure : ses histoires intérieures, apparemment fictives, pourraient tout aussi bien être des histoires antérieures réelles. Des thèmes récurrents, voire permanents, dans son travail nous renvoient toujours, et avec une étrange cohérence, à certains passages ou à certaines problématiques de l'Histoire. Attirance pour l'écriture et la calligraphie de styles et époques variés, lisibles ou non (on en retrouve dans presque tous ses tableaux), pour les chevaux et la chevalerie (thème qui revient le plus fréquemment après l'écriture), le médiéval (chevaliers, enluminures, icônes), le Moyen et l'Extrême-Orient (paysages, couleurs, ambiances, calligraphies), la recherche d'une terre sacrée et lointaine (boussoles, cartes abstraites, paysages), le travail d'usure du temps (patines, craquelures, tôles corrodées), l'alchimie et le mystique (les cercles, les écrits, les chasseurs de démons)… Et nous faisons tous nous-mêmes l'expérience de disciplines, de lieux, de sujets qui nous attirent, nous aimantent et nous passionnent étrangement.

Sa peinture nous raconte donc en quelque sorte l'histoire complète de son personnage, incarné en divers êtres vivants ou fantasmagoriques au cours des siècles, avec toutes les métamorphoses physiques ou métaphysiques que cela entraîne, tout en conservant la même problématique comportementale : ose partir à la recherche de toi-même, ose devenir toi-même.
Ces histoires sont-elles fictives, ne le sont-elles pas ? Peut-on rentrer dans une telle fiction ? Peut-on y croire ou pas ? Sont-elles un pur fruit de l'imagination ? N'ont-elles pas une base de vérité ? Ne sont-elles qu'un simple un postulat artistique, source d'une formidable créativité, dont la connexion à une éventuelle réalité ne sert qu'à nous faire rêver ? A moins qu'elles ne nous emmènent au plus profond de nous-mêmes et du sens de notre - ou plus encore, de nos - vies…
C'est cette étonnante particularité dans la fiction de l'univers de Pierre SGAMMA qui me fait qualifier sa démarche de FICTIVISME.

Elisabeth CHANAK


PS : un clin d'œil à Iki Orino pour avoir développé la même idée, sans concertation aucune…

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What about Pierre Sgamma's place in art today? He is not an artist with a contemporary art reasoning, as he works on ancient and traditional themes and techniques. He is not a pure Symbolist, even if there are lots of symbols in his work. He is not a Surrealist, even if he has a great interest in the supernatural, the irrational, magic and mystic, with a vision based on his own imagination and unconscious.
He deliberately stays in a traditional way of creation, in which an artist is an alchimist who transmutes his own lead into gold, i.e. into an original and aesthetic work. This comes close to the Nietzsche concept "do become yourself", that is also very important for Sgamma.
But you have to go deeper into the meaning of his work to find out the particularity of his universe. This one is based on fictitious inner stories, that could in fact be real former stories. Recurrent themes take us along to the same periods and issues of History, with a surprising coherence (writing and calligraphy, horses and knighthood, Middle and Far East, search for a sacred land, the Middle Ages, the wearing effect of time, alchimy and mysticism...)
It is like if his painting is telling us about his character, incarnate in living or phantasmagorical beings all over the centuries, with the different metamorphosis implied, but keeping the same ideology all the way: dare become yourself. Are those stories fiction or not? Do they only come from his imagination? Can we believe them? Are they not only an artistic premise that make us dream? Or do they take us to the deepest of ourselves and of the meaning of our lives...
This amazing particularity explains why I call this reasoning FICTIVISM.